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25 février 2021

Tirer l’or de la glace

Pour faire suite à la chronique de BAnQ intitulée Quand la glace jouait un rôle capital

BAnQ_glace_lac_Noranda

©Gracieuseté

Récolte de la glace sur le lac Noranda (Kiwanis).

La publication de notre chronique mensuelle de Sébastien Tessier, coordonnateur archiviste de BAnQ, portant sur le commerce de la glace a suscité quelques réactions parmi nos lecteurs. En voici une particulièrement détaillée sur le sujet, gracieuseté de l’historien de formation Jonathan Barrette.

Durant toute l’histoire de Rouyn-Noranda, bien des commerces ont eu pignon sur rue. Par contre, il fut un type d’entreprise, bien qu’elle fût courante pendant plusieurs années, pourrait paraître incongrue: le commerce de la glace. En effet, avant que les réfrigérateurs occupent majoritairement les maisonnées, l’usage de la glace naturelle était essentielle pour la conservation des aliments. Nous allons donc ici nous y attarder, en voyant qui exerçait ce commerce, où et comment.

L’un des premiers à exploiter la glace aurait été Ernest Chamberland, demeurant à Noranda. Il aurait travaillé pour les Pélissier, s’étant même adonné à ce commerce avant eux. Il a terminé ses activités en 1944.

On retrouvait aussi Hormidas Therrien et son fils Georges, de même que Joseph, qui furent également parmi les premiers à exercer ce commerce, quoiqu’étant pour eux surtout un à-côté. Ils prélevaient leurs blocs de glace au lac Noranda (Kiwanis), leur bâtiment («une grosse shed») se retrouvant sur la rue Mgr Tessier, entre les rues Fortin et Mercier. Ils auraient cessé leurs activités en 1945.

La famille dominante

Sans conteste, nous pouvons dire que la famille Pélissier fut celle qui domina ce commerce. Pélissier & Frères, établie depuis 1931, débuta à découper la glace du lac Osisko jusqu’en 1932 ou 1933, étant donné la pollution qui s’y retrouvait. Laissons ici la parole à Maxime Pélissier, qui fut déjà interviewé à ce sujet:

«Aussitôt que le lac était gelé, on enlevait la neige dessus une grande étendue pour que la glace épaississe sans faire de slush. Notre domaine se trouvait vis-à-vis le magasin en gros de Romuald Gagné (M. Eddy Courchesne). C’était comme une grande patinoire et avec des charrues spéciales, à plusieurs couteaux et traînées par des chevaux, on faisait des tracés. On carrotait la glace comme dans une lèchefrite de sucre à la crème géante. Ensuite, on ouvrait un chenail en pointe jusqu’à l’eau, c’est-à-dire, sur deux faces et à l’équerre. Là, on prenait huit à dix morceaux et on faisait un tracé avec un pic à glace et on les cassait comme du sucre à la crème. Il fallait que la glace soit de 18 à 20 pouces d’épais. On sciait aussi la glace avec une scie spéciale, un peu comme celle d’un godendard, mais il n’y avait une poignée qu’à un seul bout de la scie. Plus tard, on s’est organisé avec une scie ronde, une scie circulaire de 3 pieds de diamètre et un moteur sur une sleigh. On pouvait couper dans la glace jusqu’à 8 à 10 pouces; ça dépendait.»

«On sortait ça de l’eau avec une grosse paire de pinces à laquelle était attelé un cheval qui traînait alors le bloc de glace hors de l’eau et le montait sur une table faite à la hauteur d’une sleigh. Ensuite, on charroyait ça dans la glacière. Lorsqu’on a eu des camions, la table était plus haute et on avait organisé un engin d’automobile avec une courroie et une chaîne pour un moulin à scie.»

«Dans les premiers temps, on vendait un bloc de 10 pouces carrés pour 0,10 $ et tout le monde en achetait parce qu’il n’y avait pas de frigidaire. Les maisons privées, les boucheries, les restaurants, les hôtels, on fournissait tout le monde.»

«Notre glacière, pour ce commerce, consistait en une grande bâtisse contenant une étendue bien égale de bran de scie. On y déposait des blocs de 3 pieds de long par 20 à 24 pouces d’épais en général. On pouvait y mettre jusqu’à 3000 blocs par année. Pour vendre cette glace en été, on séparait en plus petits morceaux, afin de pouvoir les loger dans les glacières des particuliers.»

«Comme tout le monde ménageait, on attendait à l’été avant de commander de la glace et dès que les frettes prenaient, on arrêtait. Au début, ça prenait un mois et même plus, pour faire la glace, mais après qu’on a eu la machinerie, ç’a été vite. On engageait des gars pendant qu’on faisait la coupe de la glace. On pouvait être parfois jusqu’à quinze pour couper, draver les blocs, les rendre au bord de l’eau, puis dans la glacière, s’occuper des chevaux, etc.»

«Dans les premières années, y avait personne qui achetait de la glace l’hiver, pour économiser, mais en dernier, il y en avait plusieurs qui en achetaient à longueur d’année, pour la crème glacée, les liqueurs, etc. Nous avions des clients à Noranda, à Rouyn, les gens de la Mine, les gros bonnets surtout. On a eu une voiture pour commencer, mais ça n’a pas été long qu’on a eu un camion pour livrer durant l’été. On vendait 2 $ au mois à raison de 4 fois par semaine. Après, mon frère Yvon a eu la glacière et il a eu des contrats avec le C.N.R., qui, anciennement avait des glacières partout, des dépôts, de grosses glacières pour son service personnel. Je me suis laissé dire que la glacière que nous avions ici à Rouyn a été la dernière de tout le Canada. Il ne lui restait que des contrats avec les chemins de fer. C’était bien moins de tracas. Des contrats sont des ventes à la tonne.»

Des commandes de 600 tonnes

L’un des gros clients de la famille Pélissier étant le Canadien National, il «faisait analyser la glace pour être certain que l’eau était très pure. Là, quand le train arrivait, l’homme à la glace mettait un morceau de glace là où les gens buvaient, un bloc de glace dans chaque wagon. Le train continuait vers Montréal, l’eau était toujours glaciale».

D’après d’autres renseignements obtenus, les Pélissier se seraient installés au tout début en arrière de l’hôpital. Leur premier véhicule pour transporter la glace était une Ford modèle T. Pour garer la glace tout l’été, 2 pieds de bran de scie étaient nécessaires pour recouvrir les blocs, autant sur le dessus que sur les côtés. Le découpage se faisait en janvier, le tout étant fini en trois semaines, pour accumuler ainsi 500 tonnes de glace. La livraison à domicile a terminé vers 1951, avec l’introduction marquée des réfrigérateurs dans les foyers. C’est à ce moment que le CNR est devenu le client officiel des Pélissier, avec des commandes de 600 tonnes. Au moment de l’entrevue, en 1976, le contrat était toujours effectif.

Ils auraient tenu leur glacière au coin des rues Gamble et Fortin, avant qu’elle se retrouve sur la rive nord du lac Noranda (Kiwanis), là où se trouve le stationnement pour véhicules récréatifs. Ils auraient découpé de la glace également au lac Fortune, dans le quartier Arntfield, dans le début des années 1950, ainsi qu’au lac Senator, vers les dernières années. Leurs activités auraient terminé définitivement à la fin des années 1970, probablement avec la fermeture de la gare du CN de Rouyn en 1979.

Bref, cette aventure de la glace aura marqué les mémoires, et permis à un grand nombre de faciliter grandement leur existence. Levons-leur notre verre, et avec de la glace, s’il-vous-plaît!

Par Jonathan Barrette, historien
Ce texte a d’abord été publié dans Le Babillard, bulletin de la Société d’histoire de Rouyn-Noranda

BAnQ_glaciere_Pelissier

©Gracieuseté

Le bâtiment qui abritait la Glacière Pélissier, à l'endroit où se situe actuellement le stationnement du lac Noranda (Kiwanis).

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